Vue d'ensemble

Gabapentine
Diagramme du mécanisme d’actionLes gabapentinoïdes forment une classe d'anticonvulsivants qui s'est imposée dans la prise en charge de la douleur chronique au cours des deux dernières décennies. Leur nom prête à confusion : malgré la racine « gabapentine », ces molécules n'agissent PAS sur les récepteurs GABA. Leur mécanisme repose entièrement sur la liaison à la sous-unité alpha-2-delta (α2δ) des canaux calciques voltage-dépendants, réduisant ainsi la libération de neurotransmetteurs excitateurs aux synapses de la corne dorsale de la moelle épinière.
La prégabaline (Lyrica) bénéficie d'une AMM européenne (EMA) pour la douleur neuropathique périphérique et centrale, l'épilepsie et le trouble anxieux généralisé. En France, elle est prescrite dans ces trois indications. La gabapentine (Neurontin) dispose d'une AMM pour la névralgie post-zostérienne et le traitement adjuvant de l'épilepsie partielle. Ces deux molécules font l'objet de nombreuses prescriptions hors AMM dans diverses douleurs chroniques.
Dans le SDM en particulier, les gabapentinoïdes sont les plus utiles lorsqu'une sensibilisation centrale est établie : cet état d'amplification du traitement nociceptif dans la moelle et le cerveau rend les points gâchettes plus douloureux, plus diffus et plus réfractaires aux traitements périphériques seuls. Lorsque la sensibilisation centrale est en place, le traitement local des points gâchettes reste indispensable mais souvent insuffisant ; un gabapentinoïde peut alors cibler spécifiquement cette sensibilisation centrale qui entretient l'état douloureux.
Mécanisme d'action
Les gabapentinoïdes exercent leur effet analgésique par un mécanisme moléculaire bien caractérisé, centré sur la sous-unité alpha-2-delta des canaux calciques voltage-dépendants. La compréhension de chaque étape explique pourquoi ces molécules sont particulièrement efficaces sur la sensibilisation centrale, mais restent peu utiles dans les douleurs aiguës localisées.
La gabapentine est surtout efficace sur la composante neuropathique de la douleur myofasciale — les sensations de brûlure, de paresthésies et de décharges électriques qui témoignent d'une atteinte ou d'une sensibilisation des structures nerveuses.

Mécanisme d’action
Diagramme de mécanismeLiaison à la sous-unité auxiliaire alpha-2-delta (α2δ)
Réduction de la libération de neurotransmetteurs excitateurs
Effets anti-allodyniques et anti-hyperalgésiques
Réduction du wind-up (sommation temporelle)
Modulation de la facilitation descendante
PAS GABAergique — distinction fondamentale
Intérêt spécifique dans le syndrome douloureux myofascial (SDM)
Profils individuels des molécules
Gabapentine (Neurontin)
Générique de première intentionPosologie antalgique
Initiation à 100–300 mg au coucher. Paliers de 100–300 mg toutes les 3 à 7 jours selon la tolérance. Dose cible : 900–3 600 mg/j en trois prises fractionnées.
Biodisponibilité (limitation critique)
Non linéaire et dose-dépendante — limitation pharmacocinétique majeure. La biodisponibilité est d'environ 60 % à 300 mg, chute à 35 % à 1 600 mg, puis à 27 % à 3 600 mg. Ce phénomène tient au fait que l'absorption intestinale de la gabapentine dépend d'un transporteur saturable des acides aminés de type L (SLC7A5) dans le jéjunum proximal. Au-delà d'un certain seuil posologique, le transporteur est saturé et une fraction croissante du médicament transite sans être absorbée.
Indications AMM (France/EMA)
En France (AMM) : névralgie post-zostérienne et épilepsie partielle (traitement adjuvant). Prescription sur ordonnance simple ; déclaration obligatoire des cas de mésusage à l'ANSM.
Études clés
Backonja et al. (1998) — essai pivot dans la douleur neuropathique. Données spécifiques au SDM quasi absentes dans la littérature d'ECR. L'extrapolation repose sur les essais dans la fibromyalgie et la douleur neuropathique.
Effets indésirables fréquents
Vertiges (20–28 %), somnolence (20 %), œdèmes périphériques (8 %), prise de poids (moyenne 2–3 kg), ataxie, ralentissement idéatoire.
- Aucun métabolisme hépatique — éliminée sous forme inchangée par le rein
- Pas d'interaction médicamenteuse cliniquement significative (ni substrat ni inhibiteur des CYP)
- Coût faible — largement disponible en générique (10–30 €/mois)
- Long recul clinique et base de pharmacovigilance solide
- Non classée comme stupéfiant en France — prescription sur ordonnance simple (mais surveillance renforcée par l'ANSM)
- Trois prises quotidiennes réduisent l'observance au long cours
- Absorption non linéaire : la prévisibilité posologique diminue aux doses élevées
- Titration lente indispensable — 4 à 8 semaines avant d'atteindre la dose thérapeutique
- Doses parfois élevées requises (jusqu'à 3 600 mg/j chez certains patients)
- Somnolence et vertiges peuvent être des facteurs limitant la titration
Prégabaline (Lyrica)
AMM douleur neuropathique + trouble anxieux généraliséPosologie antalgique
Initiation à 25–75 mg deux fois par jour. Paliers de 75–150 mg/j toutes les 3–7 jours. Dose cible : 150–300 mg deux fois par jour (300–600 mg/j au total).
Biodisponibilité (avantage majeur)
Linéaire, proportionnelle à la dose, ≥ 90 % sur l'ensemble de la gamme posologique — avantage pharmacocinétique déterminant par rapport à la gabapentine. L'absorption ne dépend pas d'un transporteur saturable : doubler la dose double de manière reproductible la concentration plasmatique.
Indications AMM (France/EMA)
En France (AMM EMA) : douleur neuropathique périphérique et centrale, épilepsie (traitement adjuvant), trouble anxieux généralisé. Inscrite sur la liste II des substances vénéneuses (ANSM) — ordonnance sécurisée requise dans plusieurs pays européens, dont le Royaume-Uni ; en France, ordonnance simple suffit mais vigilance renforcée recommandée.
Études clés
Arnold et al. (2008, J Pain) — ECR de 14 semaines : prégabaline 300, 450 et 600 mg/j, réduction significative de la douleur fibromyalgique par rapport au placebo. Crofford et al. (2005, Arthritis & Rheumatism) — à 450 mg/j, 29 % des patients ont atteint une réduction de la douleur ≥ 50 % contre 13 % sous placebo, avec maintien de l'effet pendant le suivi. Les valeurs précises de NNT publiées varient selon les revues systématiques.
Effets indésirables fréquents
Vertiges (29–38 %), somnolence (16–25 %), prise de poids (moyenne 3–5 kg), œdèmes périphériques (6–16 %), troubles visuels (vision floue, diplopie), sécheresse buccale, troubles cognitifs.
- Absorption linéaire — pharmacocinétique prévisible et dose-proportionnelle
- Deux prises quotidiennes améliorent l'observance par rapport aux trois prises de la gabapentine
- Titration plus rapide vers la dose thérapeutique (1–2 semaines contre 4–8)
- AMM EMA pour la douleur neuropathique et le trouble anxieux généralisé
- Niveau de preuve clinique supérieur pour les douleurs d'origine centrale
- Inscription sur la liste II des substances vénéneuses (ANSM) — encadrement réglementaire reflétant un potentiel de mésusage faible mais documenté
- Coût plus élevé — Lyrica princeps : 200–500 €/mois ; générique : 30–80 €/mois
- Liste II des substances vénéneuses (ANSM) — surveillance réglementaire, risque de mésusage à surveiller
- Prise de poids en moyenne plus prononcée qu'avec la gabapentine
- Œdèmes périphériques parfois significatifs, en particulier en association avec les thiazolidinediones
- Euphorie rapportée par certains patients — contribue au potentiel de détournement
Gabapentine énacarbil (Horizant)
Promédicament à libération prolongéePromédicament de la gabapentine à libération prolongée, absorbé activement par des transporteurs de nutriments à haute capacité (MCT-1 et SMVT) dans le tractus gastro-intestinal. Ce mécanisme contourne la limitation du transporteur saturable SLC7A5 propre à la gabapentine à libération immédiate, conférant une absorption proportionnelle à la dose — analogue à celle de la prégabaline.
Mirogabaline (Tarlige)
Ligand α2δ de nouvelle générationLigand α2δ de nouvelle génération présentant une sélectivité accrue pour la sous-unité α2δ-1 par rapport à α2δ-2. Développé par Daiichi Sankyo, il est commercialisé principalement au Japon et dans certains pays d'Asie-Pacifique, avec une AMM pour la douleur neuropathique périphérique.
Données cliniques dans le SDM
Les essais cliniques consacrés spécifiquement aux gabapentinoïdes dans le SDM sont rares. La grande majorité des données probantes provient d'essais dans la douleur neuropathique et la fibromyalgie ; leur transposition au SDM repose sur le chevauchement physiopathologique significatif entre ces affections, en particulier la sensibilisation centrale. La HAS cite les gabapentinoïdes parmi les options thérapeutiques de la douleur neuropathique, sans recommandation spécifique au SDM.
Données dans la fibromyalgie (chevauchement majeur avec le SDM chronique)
- Prégabaline à 450 mg/j : 29 % des patients ont atteint une réduction de la douleur ≥ 50 % versus 13 % sous placebo (Crofford et al., 2005, Arthritis & Rheumatism). Les scores moyens de douleur se sont améliorés sur les bras 300, 450 et 600 mg/j dans Arnold et al. (2008, J Pain).
- Une fraction cliniquement pertinente de patients obtient un soulagement notable, mais l'effet reste modeste à l'échelle de la population — de nombreux patients ne ressentent qu'un bénéfice partiel ou nul.
- Les données sur la gabapentine dans la fibromyalgie sont plus clairsemées, avec un nombre limité d'ECR de grande envergure
Consensus d'experts et pratique clinique
- Le consensus d'experts plaide pour les gabapentinoïdes lorsque la sensibilisation centrale est cliniquement évidente
- Meilleur niveau de preuve : patients présentant un SDM associé à des signes de sensibilisation centrale — hypersensibilité diffuse, allodynie, sommation temporelle et sommeil non réparateur
- Données insuffisantes pour le SDM aigu ou strictement localisé, sans signe de sensibilisation centrale
Sensibilisation centrale — quand la suspecter
La sensibilisation centrale constitue l'indication principale pour ajouter un gabapentinoïde au plan de traitement du SDM. Savoir reconnaître ses manifestations cliniques est essentiel pour sélectionner les patients susceptibles d'en bénéficier.
Douleur diffuse dépassant les territoires de douleur référée attendus
Allodynie
Hyperalgésie
Sommation temporelle (wind-up)
Extension progressive des champs récepteurs
Perturbation du sommeil, brouillard cognitif, asthénie
Score à l'Inventaire de sensibilisation centrale (ISC) ≥ 40
Effets indésirables et sécurité d'emploi
Gabapentine vs prégabaline — comparaison directe

Gabapentine vs prégabaline
Comparaison directeAbsorption
Fréquence des prises
Délai pour atteindre la dose thérapeutique
Dose cible habituelle
AMM pour la fibromyalgie
Coût mensuel (générique)
Coût mensuel (princeps)
Statut réglementaire (France)
Interactions médicamenteuses
Prise de poids (moyenne)
Potentiel de mésusage
Adaptation en insuffisance rénale
Gabapentinoïdes vs ATC vs IRSN
Trois classes médicamenteuses à action centrale sont principalement utilisées dans la douleur myofasciale chronique avec sensibilisation centrale. Le choix tient au profil symptomatique du patient, aux comorbidités et à la tolérance individuelle.
Mécanisme principal
Indication préférentielle
Molécule de référence
Bénéfice sur le sommeil
Effet pondéral
Tolérance cardiaque
Interactions médicamenteuses
Conduite pratique de la prescription dans le SDM
Quand envisager les gabapentinoïdes dans le SDM
- Signes de sensibilisation centrale présents : allodynie, hypersensibilité diffuse, sommation temporelle
- Sommeil significativement perturbé par la douleur (les gabapentinoïdes améliorent l'architecture du sommeil)
- Intolérance aux antidépresseurs tricycliques (ATC) : contre-indication cardiaque, effets anticholinergiques, sédation excessive
- Insuffisance d'efficacité ou contre-indication aux inhibiteurs de la recapture de la sérotonine-noradrénaline (IRSN)
- Coexistence de caractéristiques neuropathiques avec les points gâchettes myofasciaux
- Syndrome de chevauchement fibromyalgie–SDM
Choisir entre gabapentine et prégabaline
- Débuter par la gabapentine si : le coût est limitant, le patient préfère éviter une molécule inscrite sur la liste des substances vénéneuses, premier essai d'un gabapentinoïde
- Débuter par la prégabaline si : fibromyalgie comorbide, besoin d'une réponse posologique prévisible, échec ou intolérance à la gabapentine, observance à risque (deux prises plutôt que trois)
- Substitution gabapentine → prégabaline si : réponse insuffisante au-delà de 1 800 mg/j, suspicion que l'absorption non linéaire limite l'efficacité, schéma en trois prises mal toléré
Principes de titration
- Débuter FAIBLE : gabapentine 100–300 mg au coucher, prégabaline 25–75 mg au coucher
- Augmenter LENTEMENT : paliers de 3–7 jours selon la tolérance individuelle
- Cibler le sommeil en premier : la prise vespérale initiale améliore souvent le sommeil avant d'agir sur la douleur
- Chez le sujet âgé : débuter à la moitié de la dose initiale habituelle et augmenter encore plus prudemment
- Attendre 4–8 semaines à la dose thérapeutique avant de porter un jugement sur l'efficacité
Stratégies d'association
- Gabapentinoïdes + kinésithérapie : en réduisant la sensibilisation centrale, les gabapentinoïdes facilitent la participation aux programmes de rééducation et de thérapie manuelle
- Gabapentinoïdes + infiltrations de points gâchettes : prise en charge simultanée du générateur central (gabapentinoïde) et du générateur périphérique (infiltration)
- Gabapentinoïdes + IRSN : l'association peut procurer un bénéfice additif via des mécanismes différents (à utiliser avec prudence — davantage d'effets indésirables)
- Éviter dans la mesure du possible l'association gabapentinoïde–opioïde (risque de dépression respiratoire — alerte ANSM/EMA)
- NE PAS associer gabapentine et prégabaline : mécanisme identique, aucun bénéfice additif, effets indésirables cumulés
Durée du traitement et réévaluation
- Prévoir un essai thérapeutique de 3–6 mois à la dose efficace
- Réévaluer à intervalles réguliers : la sensibilisation centrale régresse-t-elle ?
- Dès que les points gâchettes répondent au traitement local, initier une décroissance progressive du gabapentinoïde
- Certains patients nécessitent un traitement d'entretien au long cours, notamment en cas de douleur chronique diffuse ou de chevauchement fibromyalgique
- Décroître de 25–33 % par semaine lors de l'arrêt : ne jamais interrompre brutalement
Les gabapentinoïdes (gabapentine et prégabaline) agissent par liaison à la sous-unité alpha-2-delta des canaux calciques voltage-dépendants — ils ne sont PAS GABAergiques malgré leur dénomination.
Dans le SDM, leur rôle principal est de traiter la sensibilisation centrale — l'amplification du traitement nociceptif au niveau médullaire qui s'installe en présence de points gâchettes chroniques.
La prégabaline offre une absorption linéaire et deux prises quotidiennes, avantages pharmacocinétiques déterminants par rapport à la gabapentine, mais à un coût plus élevé et sous contrainte réglementaire (liste II des substances vénéneuses, ANSM).
La gabapentine présente une absorption non linéaire et saturable limitant la biodisponibilité aux doses élevées, mais elle reste peu coûteuse, largement disponible et dépourvue d'interactions médicamenteuses significatives.
Les données d'essais cliniques spécifiquement dédiés aux gabapentinoïdes dans le SDM sont quasi inexistantes : la justification repose sur l'extrapolation depuis les essais dans la fibromyalgie et la douleur neuropathique.
Les meilleurs candidats : patients présentant un SDM associé à des signes de sensibilisation centrale — hypersensibilité diffuse, allodynie, sommation temporelle, sommeil non réparateur et score ISC ≥ 40.
Débuter à faible dose et augmenter lentement : attendre 4–8 semaines à la dose thérapeutique avant d'évaluer l'efficacité.
Associer kinésithérapie et traitement local des points gâchettes pour une approche multimodale ciblant simultanément les générateurs périphériques et les mécanismes centraux de la douleur.
Alerte ANSM/EMA : risque de dépression respiratoire en association avec des opioïdes ou d'autres dépresseurs du SNC. Ne jamais interrompre brutalement : décroissance progressive sur au moins 1–2 semaines pour prévenir tout risque convulsif.
Planifier un essai limité dans le temps (3–6 mois), puis réévaluer. Initier la décroissance si les points gâchettes sont résolus et si la sensibilisation centrale a régressé.
Arrêt progressif des gabapentinoïdes : ne jamais interrompre brutalement